Audierne, hiver 1983. Yves Le Gall a 29 ans. Son chalutier rentre d'une sortie de trois jours quand la tempête se lève au large de la Pointe du Raz. Des vagues de six mètres. Le pont qui disparaît sous l'eau. Les filets emmêlés dans l'hélice, le moteur qui tousse.
"J'avais besoin de couper une corde de 28mm, vite, dans le noir, avec une mer qui m'envoyait dans tous les sens", raconte-t-il. "Mon couteau a rompu à mi-chemin. On a failli y rester."
Ce soir-là, en rentrant au port, il prend une décision : il forgerait lui-même le couteau qu'aucun magasin ne vendait. Un couteau fait pour la mer. Pas pour les vitrines.
Il passe ses hivers à apprendre. Livres de forge, vieux coutelier de Pont-l'Abbé qui lui enseigne la base, essais ratés, brûlures, lames jetées. Il ne cherche pas le beau. Il cherche le fiable.
Le Damas s'impose naturellement. Pas pour l'esthétique des veines ondulées — même si elles sont là. Pour ce que le feuilletage fait à l'acier : une résistance à la torsion qu'une lame monobloc n'aura jamais. "Une lame monobloc, elle casse. Le Damas, il plie et il revient." Il forge son premier vrai couteau en 1987. Il le glisse dans sa poche de ciré. Il ne le quittera plus.
Pendant les vingt années suivantes, ce couteau est partout. Il ouvre des milliers de poissons, bars, dorades, lieus, thons. Il tranche des filets de nylon, des amarres, des cordages givrés de sel. Il découpe le pain sur le pont quand on est à deux jours du port. Sa femme Gaëlle l'emprunte quand ils cuisinent ensemble, et elle ne comprend pas comment un couteau peut être aussi bien en main.
"Il ne m'a jamais lâché", dit Yves simplement. "En quarante ans, il a jamais eu besoin d'être remplacé. Juste aiguisé."